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Qu'est-ce que la dynamique des collectifs PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Laurent Lévy   
Mercredi, 07 Mai 2008 21:14

Je reprends et développe ici, dans un contexte nouveau, un certain nombre de réflexions déjà avancées dans un texte écrit en collaboration avec Fernanda Marrucchelli, avant les Assises, dans le cadre de l’association des communistes unitaires, à laquelle je participais alors, et qui me semblent ne rien avoir perdu de leur pertinence ; ce texte est disponible en « feuilleton » sur le site de l’association des communistes unitaires (ACU).


Un bilan qui reste à faire

Même si nous n’avons pas tiré le bilan collectif des dernières séquences de notre aventure politique, depuis 2005, chacun-e, sans doute, y a réfléchi de manière approfondie, nous donnant le moyen de cette analyse collective qui reste à faire – ce doit être l’un des objets d’une prochaine coordination nationale que de prolonger le débat à ce sujet. Il faudrait au demeurant ne pas se limiter à ces dernières séquences : c’est l’ensemble de l’héritage politique que le XXe siècle lègue aux anticapitalistes qu’il s’agit de comprendre, et dont il conviendrait de faire l’inventaire critique.


La gauche radicale, quel que soit le nom qu’on lui donne, se trouve à l’évidence à la croisée des chemins, dans un état de délabrement qui traduit, entre autres choses, la crise induite par le fonctionnement même de la société sur l’ensemble de nos activités militantes. Cette crise peut être porteuse d’avenir, ou s’approfondir jusqu’à notre défaite totale.

Dire que la situation de la gauche radicale est, entre autres choses, induite par le fonctionnement même de la société, appelle un long effort d’analyse de cette société elle-même ; pour ce faire, nous ne partons certes pas de rien : de nombreux travaux y sont consacrés, de nombreuses réflexions et pratiques nouvelles existent. Mais leur éparpillement ne peut être surmonté que par de nouveaux travaux, confrontations, débats. Cela aussi existe en divers lieux, mais doit se poursuivre, se coordonner, s’amplifier, se conforter. Il me semble déraisonnable de penser construire un « projet » d’alternative sans travailler dans le même temps à la compréhension du système qu’il s’agit de dépasser, et des obstacles qu’il met lui même à ce dépassement. Il s’agit là d’un travail critique de longue haleine, nécessairement collectif, et qui doit se déployer dans de nombreux champs : économique, culturel, politique, idéologique, etc.

Notre construction participe d’un aspect particulier, mais essentiel à bien des égards, de ce travail critique, dans le domaine spécifique de la politique.


La « politique autrement »

L’expression « faire de la politique autrement » a été tellement employée, répétée, rebattue, qu’elle en a perdu toute signification propre – à supposer quelle en ait jamais eue. À tout le moins, on n’a jamais fait vraiment le point sur ce que l’on entendait par cette formule, et chacun-e a sur la question un avis qui lui est propre.

On est pourtant là au cœur de la question. De la double question : car dans l’expression « faire de la politique autrement », le mot « autrement » doit s’appliquer à la fois au « faire », c’est à dire aux pratiques et fonctionnements divers des organisations politiques et de leurs membres ; et à la « politique » elle même, c’est à dire à la manière dont on la conçoit, à ce que l’on entend par ce mot. C’est souvent seulement au « faire » que l’on pense. Et ainsi, l’on reproche – non sans raisons – aux partis traditionnels leur mode de fonctionnement, leur éventuel sectarisme, leur caractère hiérarchisé et pyramidal, etc., ou encore des pratiques de captation de pouvoir interne, des réflexes bureaucratiques, le manque de transparence, etc. Et c’est en effet un des aspects du problème, un point qui demande réflexions critiques et innovations diverses. Pourtant, lorsque l’on évoque cet aspect des choses, ce n’est pas la « forme-parti » en tant que telle que l’on critique, mais plus simplement la « forme des partis ». Or ce qui me semble être plus fondamentalement encore en cause dans la « forme-parti » est moins cela que la structure même de la vie politique dans laquelle les « partis » s’insèrent ; que la place qu’ils occupent dans l’espace politique. Dans ce cadre, si l’on peut assez facilement envisager de faire « autrement » de la « politique » au sens traditionnel du terme, c’est à dire dans son sens institutionnel, il demeure un point aveugle : la question même de ce qu’est l’action politique. Or c’est aussi cela qu’il s’agit de penser, de comprendre, et de pratiquer, « autrement ».


Politique et « séparation »

Ce qui caractérise la vie politique contemporaine me semble relever de ce que l’on pourrait appeler la « séparation ». Cela n’est pas le privilège de la politique : il y a la « séparation » bien connue dans la tradition « marxiste » des producteurs entre eux, des travailleurs d’avec leur outil de travail et d’avec le produit de leur travail, des centres de décision d’avec l’exécution de ces décisions, etc. Il y a la marchandisation croissante de la société, la contractualisation de tous les rapports humains, la financiarisation de l’économie, etc. Tout cela relève de la séparation, c’est à dire de la manière dont le système qui domine la planète tend à dissoudre tous les rapports sociaux, à atomiser l’humanité, à imposer à tous rapports une médiation marchande et financière, ou symbolique, ou institutionnelle. S’agissant de la politique, il existe ainsi un genre de fétichisme de la politique institutionnelle, corollaire du fétichisme de l’état, qui est l’image inversée dans le miroir de l’idéologie dominante du fétichisme de la marchandise, matrice paradigmatique de la séparation.

Une double séparation caractérise notre vie politique. L’axe de cette double séparation, sa colonne vertébrale, est la limitation de la politique à la sphère institutionnelle, qui se manifeste par le principe très largement admis – et dont on pourrait faire remonter l’origine, en France, à la « Charte d’Amiens » de 1905 – d’un fossé infranchissable, d’une « séparation », entre ce qui serait la « vraie » politique, celle des politiciens, et de leur rapport avec les institutions de l’état, et ce qui serait déqualifié comme « non-politique », le mouvement syndical et les luttes diverses sur des sujets particuliers (droits des migrants, droits des femmes, discriminations, environnement, précarité, santé, logement, inégalités, mal-vie, éducation, etc…), ce qu’on appelle désormais le « mouvement social », le « Mouvement ».

C’est là le premier volet de cette double séparation. Le second, qui en est le corollaire, est la séparation entre la « sphère politique » ainsi autonomisée et les citoyen-nes eux-mêmes. La réduction des travailleurs, des habitant-es des villes et des campagnes, des jeunes, des migrant-es, des exclu-es, à leur seule dimension de « citoyen-nes » est d’ailleurs un élément de cette séparation.

Il s’est ainsi constitué ce qu’on appelle par métaphore une « classe politique », des personnels et organisations spécialisées dans cette « politique en grand », qui s’est réservée l’action politique, s’est approprié la direction de l’état, et exerce le pouvoir réel – non pas tant pour elle-même que pour la classe dominante de la société dont elle n’est en définitive que l’instrument. La quantité d’énarques à la direction de la plupart des partis politiques en est un effet, mais la remarque concerne aussi, malgré l’absence de domination sur eux des énarques, les partis de la « gauche de gauche », comme le PCF ou la LCR. Ces organisations, se comportent par leur nature même de « partis », au sens courant du terme, dans le cadre de cette conception qui sépare la politique du reste de la vie sociale, conception cohérente avec la domination des logiques marchandes sur l’ensemble de la société, comme des « offreurs » sur un « marché de la politique » dans lequel les « citoyen-nes » eux-mêmes sont réduits à l’état de simples consommateurs ou spectateurs de la politique, n’ayant d’autre pouvoir que celui de déléguer leurs choix. Ces partis sont ainsi en quelque sorte eux aussi – pour reprendre un vieux concept, et même si la formule peut sembler étrange à leur sujet – des appareils idéologiques d’état. Leur existence, leur pratique, leur discours, contribue à la séparation de la politique d’avec les citoyen-nes. Là est la grande faillite de la « forme-parti ». C’est sur ce terrain que cette forme de la pratique politique doit être critiquée.

La « classe politique » se considère comme « représentante » du peuple ; sa préoccupation est de plus en plus simplement électorale, donc délégataire. Les élections, moment du choix de représentants, deviennent les moments temporaires, épisodiques, mais uniques de la « citoyenneté », laquelle est ainsi séparée de l’existence globale, de l’ensemble des pratiques sociales et des combats au jour le jour. Cela ne concerne pas que la droite ou le parti socialiste. Ainsi évoque-t-on, dans un texte émanant d’une minorité de la LCR (courant « Unir » animé par Christian Picquet) le projet d’un « parti large et pluraliste conçu comme une nouvelle représentation politique pour le monde du travail. ». Représentation.

La personnalisation à outrance de la vie politique, induite par l’attitude des médias – dont les liens avec le grand capital ne sont plus à prouver – la mise en avant de « vedettes » plus ou moins médiatiques, participe également de ce phénomène de séparation, la politique étant « incarnée » par des acteurs par nature extérieurs aux acteurs du quotidien, qui contribuent par le rôle même qu’ils jouent ainsi à la séparation politique. Jamais sans doute depuis que le Maréchal Staline a été brutalement arraché à l’affection des siens, même au temps de Georges Marchais, ou l’on n’avait pourtant pas lésiné sur ce registre, le PCF n’avait à ce point mis en avant une personnalité : bien avant que la question des candidatures à l’élection présidentielle ne se pose, il diffusait ainsi les « propositions de Marie-George Buffet ». Et ne parlons pas de la vedettarisation à outrance du « petit facteur » Olivier Besancenot. Comme si les médias ne pouvaient défaire ce qu’ils font. Le portrait d’Olivier Besancenot sur chaque affiche de chaque liste soutenue par la LCR aux dernières élections municipales avait quelque chose d’un « Vu à la télé », qui constitue un mode de communication potentiellement aussi dangereux qu’il peut être ponctuellement rentable.

Il est évident que la place des périodes électorales dans la vie « politique », le jeu des médias en ces occasions, les modes de scrutin, favorisent ces dérives, et entretiennent la séparation.


Démocratie représentative

Le paradigme dominant est ainsi celui de la « démocratie représentative », alors même que toute l’évolution des institutions tend à limiter la représentation jusqu’à la caricature de la gestion présidentielle que constitue l’état à la Sarkozy, dans le cadre d’un quinquennat (auquel, soit dit en passant, les partis de la gauche parlementaire ne se sont pas opposés, les socialistes l’ayant organisé et approuvé, et les communistes ayant appelé à l’abstention lors du référendum qui l’a institué).

Il est significatif de voir dans un récent sondage qu’à choisir, comme « valeurs essentielles de la République » (!) entre le suffrage universel, la laïcité, les libertés syndicales, le droit d’association, et la libre constitution de partis politiques, ce sont les électeurs de droite qui mettent le plus le suffrage universel au premier plan.

Il n’y a dès lors pas à s’étonner d’une certaine dévalorisation de « la politique » nommée comme telle. Elle est assimilée à de simples pratiques tendant à la dépossession de tout pouvoir des salarié-es, des paysan-nes, des habitant-es des quartiers populaires, des exclu-es, des jeunes, des migrant-es, de celles et ceux qui travaillent et qui luttent, etc. La politique est assimilée à un monde de magouilles diverses, à la politichiennerie. Dans combien de mouvements sociaux n’a-t-on entendu protester contre leur « politisation », contre toute « récupération politique » ? De telles formules, à l’évidence, reposent sur l’assomption d’une séparation radicale entre politique et luttes sociales, comme si les mouvement sociaux n’étaient pas, ou ne pouvaient pas être considérés comme d’emblée politiques. Comme s’il n’était pas possible de sortir d’une pratique « séparée » de la politique. Mais si cela est possible, cela ne peut reposer que sur une manière nouvelle de concevoir la politique, et pas seulement de la voir. C’est de la responsabilité de celles et ceux qui veulent changer le monde.

Car il me semble que nous ne devons pas nous lasser d’affirmer le point suivant, et d’y conformer notre pratique : si nous faisons « de la politique », ce n’est pas seulement pour qu’un groupe quelconque – en fissions nous partie – s’institue en « représentant » du peuple et s’empare des leviers du pouvoir d’État. C’est pour changer le monde, dépasser et renverser les mécanismes qui le gouvernent, avancer dans le sens de l’émancipation humaine dans toutes ses dimensions. La question du pouvoir n’est pas indifférente à un tel projet ; elle ne le résume pas ; à certains égards, elle peut y faire obstacle. Si nous entendons agir comme force politique, ce n’est pas plus en limitant notre action à la sphère institutionnelle qu’en la récusant : c’est en refusant la séparation entre cette sphère et l’ensemble de l’action sociale. Politique autrement.


Du neuf avec du vieux

Pour reprendre une célèbre formule de Marx, « c’est toujours avec du vieux que l’on fait du neuf, mais l’exercice est malaisé, et avec du vieux, il est souvent beaucoup plus facile de refaire du vieux ». C’est dire la difficulté de l’exercice auquel se livrent nos collectifs.

S’agissant de « faire de la politique autrement » nous sommes loin d’être sans défauts, pour ce qui concerne le « faire ». On ne se débarrasse pas comme ça des mille et uns travers induits par nos expériences antérieures, et surtout par la culture politique dominante. Cela suppose un effort critique de chaque instant. Nous y travaillons, que ce soit dans nos collectifs ou dans les structures de coordination que nous mettons en place. Les choses progressent à pas lent, et doivent progresser bien plus encore et bien plus vite pour être à la mesure de nos ambitions, et ne pas « refaire du vieux avec du vieux ». Il convient de noter que ces réflexes hérités des modes dépassés de l’action politique et de l’organisation ne sont pas seulement – et peut-être pas surtout – le fait des militant-es issu-es des organisations traditionnelles, mais aussi celui de celles et ceux qui, n’ayant jamais vécu ces pratiques de l’intérieur, les reconstituent par une forme de mimétisme, par l’effet de l’idéologie dominante en la matière. Le « parti » reste le modèle dominant de l’organisation (et l’expression « le parti », ceci n’est pas anodin, signifie dans bien des consciences le « parti communiste »), et la démocratie interne de bien des associations n’a rien à envier à celle des plus rouillés des appareils politiques. Nous y travaillons, donc, et nous avons encore bien du travail en perspective sur ce chapitre.

Mais en ce qui concerne la conception même de ce qu’est la politique – indépendamment de la manière dont on la pratique – il me semble que la dynamique des collectifs crée véritablement du nouveau, de l’inouï, et met en place un nouveau paradigme : celui d’une politique dont les acteurs et actrices ne sont plus seulement des organisations séparées, tendant à en déposséder le peuple, mais l’ensemble de celles et ceux qui entendent, à leur niveau, y contribuer.

Les collectifs ont des origines diverses. Certains sont anciens, d’autres, la plupart, sont issus d’une manière ou d’une autre de la campagne pour le « non » au projet de traité constitutionnel européen en 2005, certains ont pris naissance dans la suite, dans la campagne pour des candidatures unitaires aux élections de 2007, ou, après l’échec de cette tentative, dans la campagne Bové. Certains collectifs nés dans ces conditions ont disparu ou se sont mis en sommeil une fois leur objet aussi épuisé que leurs militant-es. Mais presque tous avaient (et conservent lorsqu’ils demeurent) une caractéristique commune : même lorsqu’ils étaient issus d’un « appel » de personnalités ou de forces politiques, ils ont pris leur autonomie, se sont dotés d’une vie propre, et se sont attachés à développer une activité militante locale. Tous ou presque sont des réalités ouvertes, invitant et permettant à qui le souhaite de participer à leurs réunions et leurs initiatives, à leurs réflexions et décisions. On y trouve généralement des militant-es de tous engagements dans le mouvement social et de toutes origines politiques à la gauche de la gauche, un mélange de parcours, d’histoires, de mémoires, de traditions, de cultures politiques diverses, des syndicalistes, des altermondialistes, des écologistes, bon nombre de membres et plus encore d’ex-membres de partis politiques (PCF, LCR, Verts, Alternatifs, PS…), etc. Certains ont participé à des campagnes électorales (présidentielle, législatives, municipales, cantonales…), d’autres ont choisi, en fonction des situations locales, de leurs équilibres internes et de leurs propres réflexions, de ne pas y participer. Mais les enjeux électoraux n’ont jamais été essentiels pour eux, n’ont jamais résumé leur posture politique. Même s’ils se définissent comme « antilibéraux », la plupart sont résolument anticapitalistes.

Quel que soit, ici ou là, leur éventuel caractère embryonnaire, ils mettent donc en œuvre une conception nouvelle de la politique, tendant à se libérer de la « forme-parti » : une politique qui ne hiérarchise pas entre politique institutionnelle et combats au jour le jour pour changer la vie, entre élections et mobilisations sociales, entre militant-es aguerri-es et sympathisant-es, qui ne privilégie pas le clinquant médiatique, qui ne se donne pas de leaders emblématiques ou médiatiques. Ils ne tentent pas de s’approprier l’action politique.

Faire du neuf en politique, c’est sans doute une question de pratiques ; mais c’est aussi et surtout une question de définition. Il s’agit de donner à la politique une extension nouvelle.


Le choix des collectifs

Dans l’état actuel des choses, la dynamique des collectifs n’est pas seulement – et sans doute n’est-elle pas essentiellement – la continuation de celle qui s’est effondrée à Saint-Ouen, lorsque le choix de la direction du PCF de faire cavalier seul pour l’élection présidentielle a marqué la faillite du « CIUN » qui la pilotait jusqu’alors. Certains collectifs ont alors disparu, d’autres se sont mis provisoirement en sommeil, dans l’attente d’une situation politique décantée, d’autres encore ont poursuivi leur activité, qu’ils participent à la campagne présidentielle en soutenant la candidature de José Bové, ou qu’ils s’abstiennent de toute participation. Et certains se sont constitués pour les besoins ou à l’occasion de cette campagne.

Ce qui caractérise la dynamique des collectifs depuis le début de l’année 2007, confirmé par les Assises et depuis, est son caractère autonome, affranchi de la tutelle des groupes, organisations et « personnalités » qui composaient le CIUN – certains de ses animateurs se retrouvant toutefois à présent dans les collectifs.

Il en résulte un regroupement politique dont la radicale nouveauté ne doit pas échapper : des collectifs militants soucieux à la fois de leur autonomie et de leur coordination, sans création de leadership, sans posture de compétition à l’égard des autres forces existantes, soucieuse au contraire d’en rassembler le plus grand nombre dans l’unité, mais refusant a priori toute construction « par en haut ».

Il ne faudrait pas pour autant faire semblant de croire que les choses sont aussi simples dans la pratique de chaque collectif pris à part. La tentation de construire un « nouveau parti » sur leur seule base, comme celle de rassembler de manière artificielle les forces existantes peuvent être identifiées dans bien des discours, à l’intérieur même de la dynamique des collectifs. C’est pourquoi il convient de ne jamais laisser faiblir notre réflexion critique sur la nature de notre dynamique.


Une démarche différente de celle du « NPA »

Les dirigeants de la LCR, disent volontiers que la construction qu’ils envisagent, a, entre autres difficultés, celle d’être une chose nouvelle, jamais faite. C’est le cas, non pas de ce que nous envisageons, mais de que ce que nous faisons effectivement, de ce que nous avons commencé depuis nos Assises à mettre en œuvre. Il me semble nécessaire de ne pas sous-estimer, ni cette nouveauté, ni cette difficulté.

Les débats et la résolution de la coordination nationale à propos du lancement par la LCR d’un « nouveau parti anticapitaliste » (NPA) illustrent la différence de fond entre la conception résolument nouvelle de la politique mise en œuvre par les collectifs et la manière dont on peut « faire du vieux avec du vieux ». L’une des conclusions de ces débats est que, si nous entendons poursuivre la perspective d’États Généraux dont nous souhaitons que la LCR, ou le « NPA » s’il vient à naître, et le plus grand nombre des forces possibles de la « gauche de gauche » les coorganisent, il demeure que, s’agissant du « NPA » lui-même, « les collectifs n’ont pas vocation à être, en tant que tels, partie prenante de cette construction »

Certain-es d’entre nous on voulu voir dans cette formule une manifestation de « fermeture » à l’égard de la LCR et de son initiative. Une telle interprétation suppose, d’une part que l’on isole cette phrase du reste de la résolution dans laquelle elle figure, et d’autre part que l’on isole cette résolution des débats qui lui ont donné naissance, et des pratiques de la quasi unanimité des collectifs qui l’ont approuvée. Nombre de ces collectifs ont en effet mené la campagne des municipales avec la LCR. Ils en tirent des bilans contrastés, mais l’idée n’a pas été exprimée au cours de la coordination ni dans les débats qui l’ont précédée qu’ils auraient eu tort. De même, certain-es ont participé et participent aux initiatives de la LCR pour un « NPA ». La résolution adoptée est tellement peu incompatible avec ces pratiques qu’elle a été adoptée y compris par la plupart d’entre elles et eux.

Si l’on prend un peu de recul pour comprendre en quoi « les collectifs n’ont pas vocation à être, en tant que tels, partie prenante » de l’initiative de la LCR, on peut utilement remonter à la coordination nationale de juin 2007, à bien des égards fondatrice de notre orientation. C’est en effet là qu’a été tranché le difficile débat qui semblait opposer celles et ceux qui souhaitaient éviter que les collectifs ne s’orientent vers la construction, autour d’eux, d’un nouveau parti, et celles et ceux qui souhaitaient éviter qu’ils ne s’orientent vers un retour à une formule de simple rassemblement « par en haut » des forces existantes à la gauche de la gauche, comme un CIUN-bis. Il était alors apparu, au terme de débats particulièrement riches, que ces deux craintes n’étaient pas contradictoires, mais au contraire complémentaires, et même souvent partagées, et que nous pouvions trouver ensemble en chemin entre ces Charybde et Sylla qui menaçaient de leurs écueils le mouvement « antilibéral ».

L’enjeu était alors de savoir quel sens et quelle forme donner aux Assises alors envisagées. Celles et ceux qui craignaient avant tout la construction d’un « parti » de plus, ajoutant la division à la division, prônaient des Assises qui soient d’emblée celles de la gauche antilibérale dans son ensemble. Les autres affirmaient que la dynamique des collectifs devait se retrouver, et que les Assises devaient pour cela être celles des collectifs, et seulement les leurs, hors de toute tutelle des organisations existantes. Le moyen trouvé dans un consensus des plus larges, a consisté à décider de provoquer des États Généraux de toute la gauche de transformation sociale et écologique, après que des Assises des collectifs auraient donné à ces derniers une structuration nationale leur permettant de jouer leur rôle irremplaçable dans ce processus.

Cette démarche a été confirmée depuis, tant par les Assises elles-mêmes, en novembre 2007, que lors des réunions de la commission nationale d’animation et de la coordination nationale de mars 2008. Cette dernière, discutant du projet de « nouveau parti anticapitaliste » de la LCR, a considéré qu’il ne correspondait pas à sa propre démarche. Si l’on regarde la question sous l’angle des deux aspects évoqués plus haut du « faire de la politique autrement », ce jugement semble tomber sous le sens : d’une part, l’initiative du « NPA » est une construction a priori, et même si elle entend reposer sur des comités locaux, ceux ci sont des constructions « pour les besoins de la cause », qui sont la conséquence de l’initiative de la LCR, et non son origine ou son point de départ. Les dirigeants de la LCR, quelle que soit leur volonté réelle, sont ainsi comme condamnés à garder la main sur la nouvelle structure. D’autre part, elle fait l’impasse sur la question décisive de la « forme-parti », c’est à dire sur la caractéristique fondamentale du rapport entre les organisations politiques, les institutions et le mouvement social, autrement dit de la place de la politique dans la société, qui a porté tous les échecs des politiques émancipatrices au XXe siècle.

La construction de notre rassemblement et la volonté unitaire qui le fonde sont aux opposés de cette problématique.


Évaluer les efforts à venir…

Si la démarche des collectifs est fondamentalement nouvelle, il n’en demeure pas moins que « c’est toujours avec du vieux que l’on fait du neuf ». Nous héritons ainsi de réflexes, de traditions, et de structures qui relèvent des modes passés de concevoir la politique. Mais ces modes ne sont pas seulement passés, ils sont aussi présents. Ils structurent encore l’ensemble de la vie politique comme la marchandise structure l’ensemble de la société.

Nous sommes nombreux-ses à avoir longtemps rêvé d’une construction politique différente, dans laquelle les intéressé-es prendraient eux et elles-mêmes en charge leurs affaires. Une construction dans laquelle on cesserait de distinguer une « société civile » d’un « corps politique » assurant la domination des forces sociales qui le dirigent. Mais ce rêve a toujours échoué sur la digue de la « séparation » induite par les structures politiques dominantes et l’idéologie qui les soutient. Et c’est parce que les collectifs ont dans leur formation quelque chose de « spontané », parce qu’ils ont une vie autonome, qu’ils ne sont pas pieds et poings liés à ces structures de la politique traditionnelles, qu’ils peuvent y échapper. Cela dit, ces structures de la politique traditionnelle continuent à constituer l’essentiel des forces disponibles pour penser et construire un autre monde. Tout l’enjeu, et toute la difficulté de notre projet d’états Généraux tiennent dans cette contradiction.

Par leur nombre de militant-es, par leur implantation dans la culture politique dominante, des forces comme le PCF ou la LCR (ou l’organisation qui lui succédera), représentent bien plus que la dynamique des collectifs (même si en nombre de militant-es, les collectifs et la LCR sont du même ordre de grandeur). De même, quelles que soient leurs limites, les forces du mouvement syndical, du mouvement altermondialiste, ou des diverses associations et divers groupements de ce qui constitue « le Mouvement ».

En outre, même si les collectifs ont, de par leur nature même, les moyens d’échapper aux schémas de la politique traditionnelle, ils sont loin d’y être hermétiques, si bien que le double risque que nous avons cherché à éviter à l’occasion de la coordination de juin 2007 et des Assises de novembre 2007, celui de nous transformer en un simple « parti de plus », ou celui de favoriser un « cartel » aussi éphémère qu’impuissant à surmonter ses tensions internes, double risque sectaire qui nous engluerait dans la séparation, reste présent, et ne pourra pas être considéré comme écarté, tant que la politique séparée restera le modèle dominant.

Il me semble que si nous sommes nombreux-ses à avoir l’intuition de ce risque, nous avons insuffisamment pensé de façon collective ce qu’il signifie ; cela se traduit par exemple dans le vocabulaire que nous employons ici ou là, tant il est vrai qu’en toute matière, le défaut d’une pensée critique pour appuyer des pratiques nouvelles nous condamne à nous soumettre aux idées dominantes. Pour ne prendre qu’un exemple, même la « charte de fonctionnement » de la coordination, dans son actuel état d’inachèvement, évoque les « membres » des collectifs au lieu de leurs « militant-es », le mot « membre » entraînant nécessairement l’idée de « non-membres », simples « sympathisant-es » et donc d’une dynamique dès lors conçue comme « séparée ». Le choix de nombre de collectifs de se constituer en associations, souvent pour de simples raisons pratiques, va dans le même sens. De même la volonté souvent exprimée de « recenser » avec plus ou moins de précision le nombre de militant-es de chaque collectif, volonté qui manifeste certes un souci démocratique pour la coordination (pour évaluer le poids respectif que chaque collectif devrait y avoir), mais qui repose sur l’idée d’un mouvement « fermé », « séparé ».

Poursuivons cette réflexion en préparant, tant au niveau local qu’au niveau national, notre effort en vue des États Généraux.




 
 

Des nouvelles de chez vous

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