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Staline, Histoire et critique d'une légende noire - Liguori PDF Imprimer Envoyer
Écrit par L. Lévy, G. Liguori, A. Tosel   
Mardi, 01 Février 2011 15:06
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Staline, Histoire et critique d'une légende noire
Liguori
Tosel 2009
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Guido Liguori (Liberazione, 10/04/2009)

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Staline, monstre sanguinaire ou politique réaliste contraint par l’histoire à des choix obligés ? Dans son dernier livre (Staline, histoire et critique d’une légende noire, avec un essai de Luciano Canfora) Domenico Losurdo opte pour la seconde réponse. C’est une thèse à contrecourant, et ne serait-ce que pour ça, un livre à lire : il s’oppose au « sens commun » qui prévaut, fait fait penser, et incite à problématiser des hypothèses historiographiques désormais tenues pour acquises. Quelle est l’idée de départ de Losurdo ? Les interprétations du phénomène stalinien qui ont pesé – Trotski, Khrouchtchev, Hannah Arendt – ont été déterminées par les luttes politiques internes au camp communiste ou par la Guerre froide. Il en résulte un « portrait caricatural » de Staline qui sous-évalue radicalement le contexte concret de son action. Dans ce contexte, l’auteur réintroduit non seulement la « longue durée » de l’histoire russe (les conflits médiévaux des campagnes, la haine des Juifs, le banditisme lié aux famines), non seulement « l’état d’exception » dans lequel se déroule l’expérience soviétique, mais aussi les côtés faibles de l’idéologie marxiste, un « universalisme incapable de subsumer et de respecter le particulier », la tendance eschatologique qui voulait abolir en un temps réduit la propriété privée, la nation, la famille etc. Le Goulag lui-même prend son expansion avec la « collectivisation forcée de l’agriculture ». Ainsi s’expliquerait le tournant crucial de 28-29 ? Après le traité de Locarno, le rapprochement franco-germanique, le coup d’État de Pilsudski en Pologne, la rupture des relations commerciales et diplomatiques de la part du Royaume Uni, les militaires soviétiques lanceront l’alarme, le danger de guerre augmentait, il fallait s’industrialiser et garantir la fidélité des campagnes. Après la « nuit de la Saint-Barthélemy » (Boukharine) des paysans, Staline aurait cherché à retourner à la normalité, à tel point que Trotsky, en 1935, l’avait accusé le « libéralisme » et « d’abandon » du « système des Conseils », de retour à la « démocratie bourgeoise ». En effet, Staline – pour faire décoller la production – se battait contre « le nivellement « gauchistoïde » des salaires », contre l’égalitarisme, et promouvait une nouvelle Constitution, qui comme on le sait est par ensuite restée sur le papier. En fait, font à nouveau irruption l’urgence et la terreur : Losurdo, qui se fonde sur l’examen d’une littérature internationale très vaste, et « antistalinienne », accrédite le fait que l’opposition trotskiste était encore un « danger » réel jusqu’au milieu des années 30. Après la guerre, encore, Staline dira que la dictature du prolétariat n’était pas la seule voie au socialisme, et qu’elle n’était pas obligatoire dans les pays d’Europe de l’Est. Mais ensuite, survint la Guerre froide, et la sécurité nationale de l’URSS reprit le dessus. À l’encontre de l’héritage pernicieux « de « l’utopisme » marxiste, Staline apprend donc – selon l’auteur – la vacuité de l’attente messianique du dépérissement de l’État, de la nation, de la religion, du marché, de l’argent, et expérimente directement l’effet paralysant d’une vision de l’universel inclinant à stigmatiser comme contamination l’attention portée aux besoins, et aux intérêts particuliers d’un État, d’une nation, d’une famille, d’un individu déterminé. » Mais – et c’est sa limite pour Losurdo – la lutte contre « l’utopie abstraite » s’arrête à mi-chemin pour ne pas entrer dans une rupture frontale avec certaines conceptions de fond de la culture marxiste et communiste. En somme, au cours des trois décennies du stalinisme, les tentatives répétées de Staline d’abandonner l’état d’exception pour en revenir à une relative normalité se seraient heurtées soit à la situation internationale, soit à l’utopie abstraite présente dans le marxisme, alimentée par l’opposition interne. Avec cette lecture de fond, Losurdo consacre de nombreuses pages à démolir la « légende » khrouchtchévienne liée aux succès militaires de l’envahisseur nazi ; à souligner l’attention prêtée par Staline aux différentes « nationalités » ; à louer le « réalisme » stalinien face aux tendances de gauche qui voulaient le dépassement de l’État, de la famille, de l’argent. Losurdo reconnait et condamne le tournant brutal du système concentrationnaire qui intervient à partir de 1937. Mais il souligne comment le Goulag ne procédait pas d’une volonté homicide, si bien qu’il n’est pas possible de l’assimiler aux camps nazis. Quand des milliers de personnes meurent dans le Goulag, durant la guerre, des milliers meurent aussi dans le reste de l’URSS. Il est difficile de suivre Losurdo avec la nécessaire compétence critique dans tous les plis de son discours. Certaines de ses thèses (la critique du concept de « totalitarisme », le refus de considérer les décisions de la direction soviétique comme irrationnelle, l’appel au débat historique) apparaissent convaincantes. Ce qui ne convainc pas, c’est un discours trop porté à voir toujours dans la solution adoptée la meilleure des solutions possibles, et à sous-évaluer l’effet désastreux sur le plan de l’hégémonie (voir la rupture de l’alliance léniniste entre ouvriers et paysans) et de la construction même d’une idée expansive du socialisme. Prenons l’exemple du Goulag : est-ce qu’un État qui se veut socialiste créer un système concentrationnaire aussi vaste, dans lequel (même si ce n’est pas toujours et partout) on trouvait des conditions de vie – selon les termes mêmes de Vychinski, que Losurdo rapporte – qui transformaient « les hommes en bêtes sauvages » ? Ceci n’est-il pas une tache indélébile pour un État qui se voulait socialiste ? On ne peut se consoler du fait de savoir – pour prendre un exemple – que le Royaume Uni a pu faire pire avec les Irlandais ou avec les déportés en Australie. Ce que l’on peut attendre d’un système qui fait de l’exploitation de l’homme par l’homme sa règle n’est pas justifiable pour un État né pour combattre cette exploitation et tout ce qu’il peut y avoir de « bestial » dans l’humanité. Et aussi : la situation objective avait conduit à raidir l’organisation du travail, à renoncer à une nouvelle compréhension des rapports entre les sexes, et au dépassement progressif des limites nationales. Mais la question se pose alors : valait-il la peine de faire une révolution ? À quoi cela avait-il servi ? Je pense connaître la réponse de Losurdo : cela a de toutes façons été un immense mouvement de libération, des millions de gens se sont libérés du Moyen-âge et du colonialisme dans le monde entier. C’est vrai ; et donc, vive la Révolution russe ! Mais il semble également juste de mettre cela en relation avec un certain nombre de choses écrites par Giuseppe Prestipino dans la dernière livraison de Critica Marxista (janvier 2009) : Si l’on suit Losurdo, on arrive à la conclusion qu’au XXe siècle, le socialisme était impossible. Reste la question de savoir si les choix effectués au cours de la tentative première, et avortée, de construction du socialisme ont au moins construit les bases permettant de tenter à nouveau l’expérience en ce nouveau siècle ou sont aujourd’hui un obstacle de plus pour ceux qui voudraient en reprendre le projet. De ce point de vue, l’historicisme justificateur de Losurdo – même s’il n’est pas dépourvu de raisons – sous-évalue la possibilité même  d’une alternative au développement historique effectif : un politique réaliste peut même devenir un monstre sanguinaire, qui massacre ceux-là même qu’il se propose « avec réalisme » de protéger. Et si toutes les volontés de changement dans la qualité de la vie quotidienne, les rapports entre les genres et entre les êtres humains, les hiérarchies et les aliénations à l’intérieur et en dehors de l’usine, sont stigmatisées comme « utopie eschatologique et anarchoïde », il sera difficile de trouver les forces, les volontés et les subjectivités pour reprendre le chemin.

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